La plage était petite; nichée entre le palais royal dont les murs blanchis se jetaient dans la mer et les falaises rosies par la bruyère, la courte étendue était telle une bouchée curieuse que la mer aurait prise de la terre. Sa surface était couverte de petits galets ronds, certains plus petits que des oeufs de merle mais tous dans les même teintes terreuses d’ocre et crème. En fait, la plage possédait si peu des qualités de celle-ci que les habitants des alentours ne l’appelaient pas vraiment ainsi. De toute façon, puisqu’elle jouxtait le palais, personne sauf quelques nobles et serfs en mal de loisirs pour les uns et de travail pour les autres ne s’y aventuraient jamais. Et le Prince, évidemment.
Elle était sortie de la mer par ses propres moyens, aggripant les galets à pleines mains, tirant son corps lourd hors de l’eau. Ses jambes, dont elle devinait la fonction ne répondaient pas encore aux messages que son cerveau leur envoyait, lui-même un peu décontenancé par la tournure des événements. Une partie d’elle-même, celle qui avait souhaité ce changement jubilait et la force de ces émotions se traduisaient sur son visage en un sourire un peu niais mais néanmoins béat. L’autre partie qui hurlait au désastre était donc présentement complètement ignorée.
Elle essaya de se lever; les galets sous sa peau nue commençaient à lui faire mal. À la force des bras, elle réussit à s’asseoir, étendant les longs membres se terminant par une drôle d’excroissance de chair qu’elle savait se nommer ‘jambes’. Elle sentait les muscles sous la peau, tous neufs et jeunes, bruissant de vie et de force. Oui, se dit-elle. Elle arriverait à marcher.
Serrant la langue entre ses dents, elle entreprit de s’appuyer contre un bloc de pierre plus ou moins anguleux afin d’élever son corps plus haut. Ne sachant trop comment s’y prendre pour vraiment se mettre debout, elle usa encore de force contre le bloc et réussit à placer ses nouveaux membres sous son corps, comme elle avait vu les hommes le faire si souvent en position ‘debout’. Lorsqu’elle sentit son poids s’installer sur ces nouveaux appuis et ceux-ci répondre en se crispant un peu, elle lâcha prise de la pierre, triomphante.
Et atterit durement sur son siège.
Un rire la fit sursauter.
“Se tenir debout et marcher sont deux choses bien différentes mais l’une vient invariablement avant l’autre.”
Un homme! Et Lui de surcoît! La peur qui l’avait brièvement secouée la quitta comme une vague balaie les débris d’un naufrage. Elle lui sourit de toutes ses dents en essayant de se remettre debout.
Il l’observa pendant quelques tentatives, son apparente nudité ne le troublant pas. Pourtant lui, elle remarqua, était simplement vêtu d’une chemise immaculée et de longues jambières de cuir usées. Ses cheveux noirs lui tombaient dans les yeux. De temps à autre, il secouait la tête comme pour déloger les mèches rebelles à l’aide du vent qui soufflait constamment du large. Quant à elle, elle était toute sur sa tâche concentrée.
Puis, finalement, elle réussit à demeurer à la verticale et tenta de mettre une jambe devant l’autre... sans résultat. Elle chuta sur les galets et une douleur soudaine fleurit dans l’une de ses nouvelles extrémitées. Elle aggripa le membre douloureux et grimaça.
“Ah, c’est ce qui peut arriver dans des cas comme celui-ci...”
Il s’était déplacé lors de sa chute et était maintenant accroupi devant elle, un sourire malin sur les lèvres. Elle lui tira la langue ce qui le fit rire.
“Ne t’en fait pas, on va arranger ça.”
Joignant la parole à l’action il s’approcha et la souleva d’un seul geste, un bras sous ses genoux et l’autre sur ses épaules, son torse appuyé contre son flanc. D’un pas leste il se dirigea vers le palais et elle, plus heureuse que jamais, souriait toujours en le dévorant des yeux. Il ne paru pas surpris ni ne s’en offusqua.
***
Elle rêvassait tranquillement, bercée par la cadence de son pas régulier, émerveillée par la palette de couleurs qui s’offrait à son regard. Ils montaient un long escalier en conlimaçon et de tous les côtés, de grands vitraux jetaient des arc-en-ciels de lumière chaude. Les pastels se mariaient, se fondaient les uns aux autres dans un ballet de tons chatoyants. Outre les vitraux, les murs étaient éclatants de blancheur, le marbre pur parfois veiné d’or et d’argent. Le soleil entrait à pleins rayons, transformant les escaliers en un royaume enchanteur.
Néanmoins, les paroles du conseiller les suivant un peu en retrait n’avaient rien à voir avec la splendeur des lieux.
“Majesté, il vous faut choisir. La Princesse vient d’une ancienne lignée. Son sang est noble et sa dot considérable. De plus, l’union forgerait des liens bien difficiles à briser entre votre Royaume et celui de son père.”
Elle le sentit soupirer doucement.
“Je sais tout cela.”
“Mais alors, Majesté, pourquoi attendre si longtemps pour lui répondre?”
Au mot “dot” une image d’une grande couronne toute de perles tissée, enchâssée d’un énorme topaz carré et jaune se forma dans son esprit. Elle savait les joyaux provenus des ressources inépuisables de la Mer. Le bijou était muni d’un long voile éphémère dont elle ne distinguait pas la longueur. Elle se nicha un peu plus près de lui; il resserra ses bras autour de son corps.
“Je ne répond pas parce qu’il me plaît d’attendre. J’aimerais avoir le loisir de choisir qui, où et comment je deviendrai un mari et non plus moi-même.”
“Mais... Sire... et...vous ramenez cette... cette femme! D’où vient-elle au juste?”
Il sourit.
“La Mer ma l’a donnée.”
Le conseiller s’offusqua et ils continuèrent d’argumenter pendant un moment. Elle se laissa glisser dans une torpeur douce, bercée par les ondes sourdes de sa voix lorsqu’elles traversaient son corps.
***
Lorsqu’elle reprit légèrement conscience, ils étaient seuls à l’exception d’un téléviseur dont elle comprit implicitement l’usage mais auquel elle ne porta pas attention. Il était assit sur un large fauteuil, son corps toujours recroquevillé contre le sien.
Soudain, sa nudité lui fit un peu honte et elle tenta de glisser à bas des ses cuisses afin de prendre place elle-même contre les coussins profonds du fauteuil.
“Non,” dit-il en resserant les bras pour la recoller contre lui. “Je ne suis pas embarassé.”
Il lui sourit pour la rassurer et elle se détendit de nouveau. Cette fois, le sommeil et le bruit sourd de l’écran la firent dériver doucement. Il lui parla et elle entendit mais ne réagit pas, trop confortable dans son cocon de chaleur.
Il lui murmura de douces paroles, des mots à séduire n’importe quelle femme. Sa conversation semblait suivre un plan précis et le contenu de son discours évolua doucement. Elle l’écoutait attentivement, le corps languide, les yeux perdus dans les siens.
Puis, sans même qu’elle ne remarque le changement de teneur de ses paroles, il lui fit connaître crûment son désir physique pour elle, son corps pressé, nu, contre le sien et comment il la prendrait, si elle choisissait de se donner à lui. Toutes ces choses il les lui dit sans retenue, en toute franchise mais elle ne réagit pas quoique pendant un bref instant, elle senti une chaleur éclore au creux de son ventre. Sa torpeur ne la laissait pas réagir. Elle entendait et comprenait ses paroles mais son corps, lourd de fatigue devenait de plus en plus las. Elle senti sa main perdre prise sur son épaule.
Elle ne le vit pas mais il lui sourit alors que son corps perdait de sa tenue et la déposa doucement sur le fauteuil en appelant la femme de chambre.
Il donna des ordres brefs pour que l’on s’occupe d’elle, promit de revenir la voir plus tard puis quitta la chambre.
S’il vint se pencher au-dessus de son lit alors qu’elle dormait, elle n’en eu pas connaissance.
***
Aaridys
Humeur: Good
Musique: Immediate Music "Coronation"


